jolyBien vu , Madame Joly, vous avez a mis les pieds dans le plat en disant tout haut ce que j'ai très souvent entendu de la part d'Européens et d'autres démocrates étrangers. Le défilé militaire du 14 juillet leur est saugrenu, et le mot est atténué. Ce défilé met les Français au même rang que les Russes, Chinois et autre fins garants des valeurs humanistes  Cette remarque a chatouillé la droite qui, au nom de la tradition, valeur révérée et primordiale, a défendu cette démonstration de force annuelle, et gêné aux entournures les caciques du PS, qui se sont montrés bien timorés dans une position très oublieuse des valeurs de la gauche.

Que dire de ce rendez-vous annuel avec l'armée, de ce catalogue de matériel militaire, de ce spectacle d'uniformes neufs et de blindés luisants, briqués à l'huile. Il faut donc revenir aux faits, voir à quoi sert un défilé, comprendre l'ambivalence des liens entre le pouvoir et cette armée, et comment notre démocratie s'est construit un argumentaire très fragile pour magnifier les liens entre le peuple et l'armée.

Un défilé, ça sert surtout à faire le point sur les effectifs et montrer sa force. C'est une revue, qui fait le bilan des moyens réels dont dispose un chef d'armée avant de partir au combat. En France, cette habitude s'est installée dès la fin du moyen age. Sur le plan pratique, c'est une survivance du passé, l'administration des armées recence quotidiennement, voire  plus, les moyens et les effectifs en présence. amx30 plutonMontrer sa force ? Pour ce qui est du 14 juillet, à Paris, nous n'avons qu'un échantillon de moins de 14000 hommes.... Avec ce le défilé, on est donc dans le paraitre, dans le symbolique et non dans le fonctionnel. Cependant, des messages politiques peuvent être adressés On a vu, jusqu'aux années 90, un missile nucléaire parader ... dont la portée n'était que de 120 km au maximum. Basé en Champagne, en Lorraine  et à Belfort,  il retombait, sur les marges de l'Est... ou plus sûrement sur le territoire de la RFA, notre alliée...  C'était "l'ultime avertissement nucléaire", officiellement, pièce clè de la dissuasion en temps de guerre froide...Sympa non ? Euh à cette époque, je vivais dans cet Est lointain... ah ! Merveille de l'insouciance de la jeunesse. Serait-on allé jusqu’à appeler ça un « tir ami » ?

Que dire des liens entre l'armée et la Nation.... Il s'est souvent trouvé quelques défaitistes, des félons et des fous, voire des imbéciles à la tête d'armées ou de missions agissant pour la France. Je site Weygan, comme défaitiste en 1940, Bazaine tristement enfermé à Metz en 1870, Dumouriez et La Fayette en 1793 comme félons, et, pour ce qui est de la folie, rappelons nous du triste épisode de la mission Voulet-Chanoine au Tchad. Episodes plus ou moins couteux pour le sort de tous et aucunement glorieux, l'histoire doit éclairer sur les erreurs des militaires avec lucidité, nous le devons sans aveuglement ni acharnement tout comme on doit faire la part de toutes les responsabilités dans ces tragédies.... je n'ai même pas parlé d'un Maréchal.

Enfin on doit souligner l’inadéquation entre le caractère fonctionnel fondamental de l’organisation militaire, qui a comme but de gagner, ou d’éviter, une guerre en dissuadant l’adversaire d’user d’autre chose que des arguments diplomatiques et économiques. Ces objectifs professionnels, font que presque tout est possible. En guerre, les règles sont bien ténues,  représailles de violences sauvages, anticipation d’un péril, calculs inhumains mais pragmatiques. Le commandement militaire est par essence, hiérarchique, indiscutable et devant être exécuté sans délais. Les pratiques démocratiques n’ont pas leur place dans cette urgence… et souvent, nous retrouvons de brillants officiers peu en accord avec les vertus de la démocratie, la liste  trop est longue ici pour être citée. Ne faisons pas un procès inivoque, d'autres comportements existent aussi, sur ce point, je citerai le général de la Bolardière à la barre.

Dans son histoire, l'armée française est une institution autonome, profondément réformée à la suite de la gribeauvalguerre de sept ans, elle a produit un système d'arme pratique et formé des hommes qui ont fait le succès de la France révolutionnaire et impériale (canons Gribeauval, Dumouriez et Bonaparte, entre autre). Elle a perduré de l'ancien régime aux temps moderne au travers d'une tradition militaire et de son encadrement hierarchique. Ce n'est pas un hasard si on y retrouve, de nos jours encore, une surreprésentation d'officiers d'origine aristocratique. La République a donc dû transiger avec elle. Le premier défilé du 14 juillet a eu lieu en 1880, quand les républicains on recouvré l'intégralité du pouvoir. Nous sommes dans une période particulière où ces républicains opportunistes ont institué le service militaire, mais où les officiers républicains ne sont qu'une faible minorité dans l'institution. Comme une grande partie de la nation est séduite par l'idée de "la revanche", l'armée est valorisée, obtient des moyens importants, la construction de casernes en témoigne. Elle laisse donc ces démocrates aux commandes, d'ailleurs, signe de la méfiance et de la césure qui règne alors, les militaires sont privés du droit de vote. Dans ce contexte, ce deal, la démonstration de force du 14 juillet est parfaitement justifiable, mais cela témoigne d'un monde qui n'est plus le notre. On peut facilement en convaincre les français, en toute connaissance de l'histoire de la Nation....

Alors, pourquoi cette polémique ? Nous retrouvons ici, focalisé sur le défilé du 14 juillet, le sempiternel complexe national français. Ce sentiment d’une gloire ancienne acquise par des moments de grâce, comme la fête de la fédération ou la libération de Paris mais aussi par des actes plus répréhensibles comme  le sac du Palatinat ou la paix mal ficelée de 1919. Ce rapport ambigu  à l’armée, troupe brutale de maintien de l’ordre écrasant la Commune de Paris, menace contre les valeurs démocratiques à l’exemple de l’affaire Dreyfus où lors du putsch de 1961,utilisant le soldat comme une munition et faisant exercer une discipline injuste par des fusillades «pour l’exemple» lors de la Grande Guerre. Tout cela sous le même drapeau …

Voilà pourquoi cette part d’ombre est toujours dans nos cœurs, mais elle ne nous rend pas pacifiste pour autant. Dans l'héritage, nous retrouvons aussi l'impérium, l'Empire, les colonies, "le Rang", cette image d'une France qui dit le monde. C’est contradictoire… mais on fait avec… La France est une vieille famille bourgeoise, tout le monde sait que le tintamarre ne peut que lui nuire, donc on sort rarement le drapeau, on ne dilapide pas l'une des pièces les plus importantes du capital familial, mais on y tient.

concordeAlors que faire, transformer le 14 juillet en une fête de la Concorde, à l’image de celle célébrée en mai 1848, ne laissant dans la postérité que le nom de la place à Paris, ou du happening de l’opéra Goude de 1989 ? Pour quoi pas, mais sans perdre l’idée de consacrer un jour spécifique à l’armée, le 11 novembre me parait le plus indiqué, ne serait-ce que par le nombre de soldats tombés.

 Pour terminer en clin d’oeil, j’ai le souvenir de fête similaire, à Orléans, où pour saluer la fin du siège fait par les Anglois, toutes les associations sont conviées à défiler, dans la perpétuation de la tradition corporatiste médiévale. On voit donc défiler les avocats en robes et le judoka en judogi, toute la ville se célèbre… et prête le flan à des remarques judicieuses et sarcastiques.

Sortira-t-on jamais de ces longues palabres râleuses sur des points historiques et symboliques... comme les paroles de "la Marseillaise" par exemple… autre french touch n’est-il pas ? Au fait, pour faire plus fun, pourquoi pas faire du 14 juillet une «french pride»?